6159 Les aventures de Paul Denton en Belgique

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Les aventures de Paul Denton en Belgique
Un blog Yagg
Non classé | 24.06.2012 - 12 h 21 | 22 COMMENTAIRES
Lettre à ma mère

Maman,

Cette lettre, je ne sais pas si je parviendrai à te l’écrire. Tant d’années se sont écoulées depuis les faits concernés.

Par moment, j’ai le sentiment d’écrire sur quelqu’un d’autre, un étranger. Une autre voix, un autre regard.

C’est peut-être ma chance, d’ailleurs.

J’avais pourtant l’impression d’avoir bougé de place, nous bougeons tous de place avec les années.

Je vais quand même essayer de te raconter.

De toute façon, je n’ai plus le choix. J’ai besoin de parler car le présent ne m’a rien apporté et le présent s’est arrêté.

En tant que journaliste, je peux écrire sur tous les sujets. Une inauguration, une conférence de presse, un fait divers, une enquête.

Mais il y a des sujets qui me tiennent plus à coeur que d’autres. Le harcèlement, les agressions, les gens cassés, cabossés, abimés. Les marginaux. Ceux que la vie n’a pas épargné.

Tu m’as demandé plusieurs fois pourquoi je passais mon temps à me pencher sur ces histoires sordides. Tu as été enseignante pendant plus de vingt-cinq ans, tu as eu ton lot de malheurs.

Est-ce que tu peux te remémorer ces gamins mis au ban de la classe. Ceux qui sont montrés du doigt, insultés, harcelés, brutalisés parfois?

Je ne te l’avais jamais dit mais j’ai fait partie de ces enfants.

De la sixième à la troisième, j’ai vécu l’enfer.

Pour moi, il y avait deux enfers: l’enfer ordinaire, le quotidien, et l’enfer extraordinaire, l’exceptionnel.

Le quotidien, c’était les insultes, les coups, les insultes et les coups. Le quotidien, mon quotidien, c’était aussi ma selle et mes pneus de vélo lacérés, mes lumières volées et mon sac rempli d’ordures. Je me souviens de deux filles, beaucoup plus grandes et plus fortes que moi. Elles s’amusaient à m’attendre à la sortie pour me suivre et m’insulter tout au long du chemin pour rentrer à la maison. Leur petit manège a duré plusieurs mois jusqu’à ce que tu y mettes bon ordre. L’une d’entre elle était la fille du pasteur. Mais le mal était fait.

J’allais au collège la peur au ventre.

L’extraordinaire est arrivé plus tard, en quatrième. Pile au moment où j’ai commencé à m’éveiller à la sexualité. Je sentais confusément que j’étais différent mais je ne savais pas encore comment. Je savais que je préférais regarder les garçons mais je ne savais pas encore pourquoi.

C’est à cette période que les attouchements ont commencé.

Je me souviens très clairement de deux camarades. L’un était plutôt costaud et l’autre menu. Le premier avait enregistré mes réactions et faisait tout pour me déstabiliser. Au début, ce n’était pas grand chose. Une main aux fesses par-ci, un semblant de caresse par-là. Puis, les gestes se sont faits plus insistants.

Une fois, c’est aller encore plus loin. Je me souviens précisément de la scène. Pour une fois, j’avais déjeuné plus tard qu’à l’accoutumée. Quand je suis sorti du réfectoire, je suis passé devant une bande de mecs. Certains faisaient partie de ma classe, d’autres pas. Je les connaissais tous plus ou moins.

C’est pourquoi je n’ai pas compris ce qui a suivi.

Ils ont commencé à m’insulter mais pas comme d’habitude. Il y avait quelque chose en plus dans leur regard qui a attiré mon attention. J’ai essayé de raser les murs pour aller dans la cour afin de ne plus être seul avec eux mais ils m’en ont empêché.

Après, c’est allé très vite. J’ai senti qu’ils commençaient à me déshabiller. J’ai senti des mains sur mon corps. Mon pantalon était à moitié baissé quand on a entendu un cri venant des fenêtre du collège. Deux surveillants assistaient à la scène du haut des fenêtres.

J’ai été relâché. J’étais tétanisé.

Les deux surveillants sont arrivés. À ce moment-là, au lieu de me demander comment j’allais, l’un d’entre eux m’a lancé cette phrase que je n’oublierais jamais: «Pourquoi tu t’es pas défendu?».

J’aimerais pouvoir en écrire davantage. Mais je n’y arrive pas parce que j’ai l’impression que ce que j’écris ne pourra jamais rendre compte de l’amplitude de ma souffrance. Encore aujourd’hui, c’est une douleur qui me lance dans tout le corps. Une douleur qui m’empêche de faire confiance, de m’engager et de me donner.

Quand la CPE m’a convoqué dans son bureau, elle ne m’a rien demandé, elle m’a juste dit de noter ce qui m’était arrivé sur une feuille de papier. Je me souviens avoir griffonné quelques phrases d’une main tremblante. Je n’ai plus jamais entendu parler de cette histoire.

Un jour, je me suis foulé le pied. Le médecin m’a posé une attelle. Le rêve! Tu me conduisais aux cours matin et soir. Plus besoin de faire le trajet à pied, plus de risque de me faire harceler. Cela a duré près de trois semaine. Mon plus beau moment de collège.

Tu te demandes sans doute pourquoi je me confie seulement maintenant. Mais j’avais tellement honte. Je suis resté là, sans rien faire, sans rien dire. Je n’ai pas bougé. Je n’ai même pas cherché à me défendre. Pour ce surveillant et les autres, je n’étais pas un garçon. Un vrai p’tit mec aurait balancé son poing dans la figure de son agresseur.

J’ai encore tellement honte de moi.

Aujourd’hui, j’éprouve un sentiment d’urgence. J’ai besoin de parler, de me libérer. J’avais écris un autre texte, un texte hurlant. Mais je ne vais pas le publier. Il ne faut pas publier tout ce que l’on écrit. J’ai 25 ans, toutes mes (belles) dents et je suis toujours hanté par ces années.

Parfois, j’écris des papiers sur le projet It gets better et ses vidéos qui circulent. L’idée, c’est de dire à des jeunes qui sont harcelés que leur vie s’améliorera plus tard. Qu’ils ne souffriront pas toute leur vie. C’est bien joli mais ça ne résout rien. Quand j’étais victime de harcèlement, je ne rêvais pas d’une vidéo qui me dirait que tout irait mieux plus tard. Je voulais être sauvé maintenant.

Tel que je te connais, tu culpabilises à mort. Alors je te le demande, ne culpabilise pas, maman. Tu ne pouvais pas deviner ce qui m’arrivait. J’ai appris très tôt à dissimuler.

Aujourd’hui, je pense que ma lettre est parvenue à sa destinataire. Qui n’est pas devenue une étrangère, une autre voix, un autre regard. Peut-être que je me suis trompé, sans doute ne bougeons-nous pas tous de place avec les années. Dehors, il y a la pluie, pure comme dans mon enfance.

Mais je vis maintenant des histoires d’adulte.

Désormais, j’aimerais retrouver la même paix qui m’a enveloppé, le même repos où mes blessures se cicatrisent, où la mémoire accepte enfin le passé.

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